Samedi 9 août 2008 6 09 /08 /Août /2008 14:55

5 e jour

Trois jours plus tard, parce que le patient n’a toujours pas parlé et qu’il est resté tout le temps prostré dans un coin de sa chambre ne répondant à aucune des sollicitations du personnel, une équipe médicale composée de deux généralistes, d’un psychiatre, d’un psychologue clinicien et d’un neuropsychiatre se réunit dès la première heure pour orchestrer un nouveau protocole d’investigation et prendre les décisions qui s’imposent.
 
On commence donc par une auscultation minutieuse, en règle, conduite collégialement, sous la vigilante autorité du docteur T. qui observe scrupuleusement le moindre geste de ses collaborateurs. Chaque membre, chaque partie du corps, chaque parcelle de sa peau si claire est observé, scruté, évalué ; chaque organe est touché, palpé, sondé. L’exploration se veut méthodique, détaillée. Le bilan doit être exhaustif et fiable, rien ne doit être négligé. Aussi les spécialistes en blouse blanche exigent-ils que soient réalisés, dans les plus brefs délais et dans les meilleures conditions techniques, divers examens qu’ils jugent indispensables pour diagnostiquer la pathologie susceptible d’expliquer cette langueur, cette prostration, cette atonie et, surtout, un tel mutisme chez un malade pourtant encore jeune et en apparente bonne santé physique.

De son côté, Hélène fait mine de vaquer à ses tâches habituelles. Elle va et vient dans les couloirs, elle prodigue

quelques soins aux autres malades mais tout cela de manière automatique, voire un peu distraite ou précipitée. En réalité, elle est soucieuse, d’autant plus soucieuse, qu’aujourd’hui, elle n’a pas vu le jeune homme de la chambre 22 et qu’elle se sait condamnée à attendre.

*

Samedi 8 avril

 

: Lorsque je suis arrivée à l’hôpital en début d’après midi, le jeune homme de la chambre 22 avait déjà été conduit au sous-sol où devaient être pratiqués plusieurs examens. J’ai été déçue de ne pas le trouver dans son lit, ou dans son coin, sous la fenêtre. J’avais l’impression d’un rendez-vous manqué.

J’ai eu du mal à travailler, à me concentrer sur mes tâches alors que je savais que des appareils étaient en train de fureter au plus profond de son corps et de son cerveau. C’est la première fois que je ressens cela pour un patient. On dirait que son sort me concerne directement, que sa souffrance est aussi un peu la mienne. Il m’a fallu attendre son retour et cette attente m’a été particulièrement pénible. J’étais pressée de revoir son regard, de sentir de nouveau son odeur, cette odeur si particulière qui ne le quitte pas. J’ai attendu donc, et en attendant, je me suis inquiétée. Les hypothèses les plus insensées se bousculaient dans ma tête. Je l’imaginais atteint d’une maladie grave, d’une affection incurable. En fait, je la redoutais ; un peu comme on doit la redouter pour un proche, pour un parent, pour un fils, pour un frère, pour un être aimé. Un peu comme on doit la redouter quand on sait que le verdict des médecins va tomber, qu’il est imminent, qu’il ne sera alors plus possible de nier, plus possible d’avoir des projets, plus possible de parler au futur, plus possible de faire semblant de ne pas savoir et qu’il faudra, malgré la douleur, malgré la révolte, accepter le mal pour essayer de le terrasser.

J’ai attendu, le coeur serré, en silence, et parfois, durant quelques instants, le spectre menaçant de la pathologie mentale a cédé la place à
l’espoir indéfini de la vie, d’une vie qui triompherait de la désespérance, de l’envie de mourir. Qui triompherait des vagues, des profondeurs, de la puanteur de la vase, de l’insupportable absence.

*

Et cette attente n’en finit pas de durer ; elle s’étend, se dilue, occupe toute la journée, tout l’esprit d’Hélène, l’empêchant même d’exécuter certains gestes pourtant habituels, simples, que d’autres collègues entreprennent alors de faire à sa place. Sans doute est-elle fatiguée, oui, ce doit être cela, elle doit être fatiguée, épuisée, elle qui depuis tant d’années a su affronter, sans se plaindre, et avec un courage par tous admiré, le parcours ô combien difficile des femmes stériles ; elle qui depuis peu, quelques mois à peine, a dû faire définitivement le deuil de la possibilité d’une grossesse, les méthodes de fécondation médicalement assistée ayant toutes échoué et l’ayant même, d’après certains des spécialistes consultés, mutilée ; elle qui de toute évidence n’a pas encore admis l’idée de ne pas être mère, de ne jamais donner la vie ; elle enfin qui ne peut, dit-elle, oui, elle le dit et le répète, se résoudre à accepter d’adopter l’enfant d’une inconnue, d’une anonyme. D’autres infirmières font donc ces gestes habituels, simples, à sa place, offrant leur compassion de femmes, de mères surtout, ne réclamant aucune explication, pensant identifier la nature d’une telle douleur, d’une si terrible frustration, mais ne se figurant pas un seul instant que leur consoeur puisse être figée dans l’attente du diagnostic du patient de la chambre 22.

Non, personne ne peut se douter qu’entre elle et lui, ce jeune homme blond, mutique, apeuré, maigre, aux yeux clairs, si clairs et hagards, un lien est en train de se tisser, un lien aussi fort que singulier, un lien secret qui désormais unira leurs destins.

Par Franck Bellucci - Publié dans : Extraits du roman
Ecrire un commentaire - Voir les 0 commentaires
Retour à l'accueil

Calendrier

Mai 2012
L M M J V S D
  1 2 3 4 5 6
7 8 9 10 11 12 13
14 15 16 17 18 19 20
21 22 23 24 25 26 27
28 29 30 31      
<< < > >>

Présentation

Profil

  • Franck Bellucci
  • Homme
  • 18/03/1966
  • Je suis professeur de Lettres Modernes, enseignant dans le secondaire (lycée) et le supérieur. Après plusieurs publications universitaires, j'ai publié un roman ("Ce Silence-là") et une pièce de théâtre ("L'Invitée").

Catégories

Recherche

Recommander ce blog...

 
Créer un blog gratuit sur over-blog.com - Contact - C.G.U. - Rémunération en droits d'auteur - Signaler un abus