Partager l'article ! Extrait 2 du roman (pages 23-25).: 5 e jour Trois jours plus tard, parce que le patient n’a toujours pas parlé et qu’il est resté ...
5 e jour
Trois jours plus tard, parce que le patient n’a toujours pas parlé et qu’il est resté tout le temps prostré dans un
coin de sa chambre ne répondant à aucune des sollicitations du personnel, une équipe médicale composée de deux généralistes, d’un psychiatre, d’un psychologue clinicien et d’un neuropsychiatre se
réunit dès la première heure pour orchestrer un nouveau protocole d’investigation et prendre les décisions qui s’imposent.
On commence donc par une auscultation minutieuse, en règle, conduite collégialement, sous la vigilante autorité du docteur T. qui observe scrupuleusement le moindre geste de ses collaborateurs.
Chaque membre, chaque partie du corps, chaque parcelle de sa peau si claire est observé, scruté, évalué ; chaque organe est touché, palpé, sondé. L’exploration se veut méthodique, détaillée. Le
bilan doit être exhaustif et fiable, rien ne doit être négligé. Aussi les spécialistes en blouse blanche exigent-ils que soient réalisés, dans les plus brefs délais et dans les meilleures
conditions techniques, divers examens qu’ils jugent indispensables pour diagnostiquer la pathologie susceptible d’expliquer cette langueur, cette prostration, cette atonie et, surtout, un tel
mutisme chez un malade pourtant encore jeune et en apparente bonne santé physique.
De son côté, Hélène fait mine de vaquer à ses tâches habituelles. Elle va et vient dans les couloirs, elle prodigue
quelques soins aux autres malades mais tout cela de manière automatique, voire un peu distraite ou précipitée. En réalité, elle est soucieuse, d’autant plus soucieuse, qu’aujourd’hui, elle n’a pas vu le jeune homme de la chambre 22 et qu’elle se sait condamnée à attendre.
*
Samedi 8 avril
: Lorsque je suis arrivée à l’hôpital en début d’après midi, le jeune homme de la chambre 22 avait déjà été conduit au sous-sol où devaient être pratiqués plusieurs examens. J’ai été déçue de ne pas le trouver dans son lit, ou dans son coin, sous la fenêtre. J’avais l’impression d’un rendez-vous manqué.
*
Et cette attente n’en finit pas de durer ; elle s’étend, se dilue, occupe toute la journée, tout l’esprit d’Hélène, l’empêchant
même d’exécuter certains gestes pourtant habituels, simples, que d’autres collègues entreprennent alors de faire à sa place. Sans doute est-elle fatiguée, oui, ce doit être cela, elle doit être
fatiguée, épuisée, elle qui depuis tant d’années a su affronter, sans se plaindre, et avec un courage par tous admiré, le parcours ô combien difficile des femmes stériles ; elle qui depuis peu,
quelques mois à peine, a dû faire définitivement le deuil de la possibilité d’une grossesse, les méthodes de fécondation médicalement assistée ayant toutes échoué et l’ayant même, d’après
certains des spécialistes consultés, mutilée ; elle qui de toute évidence n’a pas encore admis l’idée de ne pas être mère, de ne jamais donner la vie ; elle enfin qui ne peut, dit-elle, oui, elle
le dit et le répète, se résoudre à accepter d’adopter l’enfant d’une inconnue, d’une anonyme. D’autres infirmières font donc ces gestes habituels, simples, à sa place, offrant leur compassion de
femmes, de mères surtout, ne réclamant aucune explication, pensant identifier la nature d’une telle douleur, d’une si terrible frustration, mais ne se figurant pas un seul instant que leur
consoeur puisse être figée dans l’attente du diagnostic du patient de la chambre 22.
Non, personne ne peut se douter qu’entre elle et lui, ce jeune homme blond, mutique, apeuré, maigre, aux yeux clairs, si clairs et hagards, un lien est en train de se tisser, un lien aussi fort
que singulier, un lien secret qui désormais unira leurs destins.
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