Partager l'article ! Extrait 3 du roman (pages 97-99).: 68 e jour Les appels affluent maintenant du monde entier. D’Italie, d’Espagne, d’Allemag ...
68 e jour
Les appels affluent maintenant du monde entier. D’Italie, d’Espagne, d’Allemagne, de Grande-Bretagne, des États-Unis, du Québec, d’Amérique du Sud. On ne compte plus ceux qui croient reconnaître « l’inconnu au violoncelle » dont ils ont aperçu une image à la télévision ou une photographie sur les pages d’un journal. De partout des voix se manifestent, demandent à être écoutées affirmant avoir formellement identifié l’expression mélancolique du regard, la forme anguleuse du visage, l’allure gracile du jeune homme. Les histoires abondent, se multiplient. Elles prolifèrent C’est un mari qu’une femme anéantie recherche en vain depuis plusieurs mois, depuis qu’il a inexplicablement disparu sur le chemin qui le menait au travail ; c’est un fils qu’une mère éplorée croyait mort dans un terrible accident d’avion et dont la dépouille n’a jamais été retrouvée ; c’est un cousin mystérieusement évadé d’un centre de détention où il était emprisonné ; c’est un ami perdu de vue après une dispute qui avait mal tourné ; c’est un amant caché, jadis adoré, qu’une rupture soudaine avait fait basculer dans la démence. Le patient de la chambre 22 est tout cela à la fois, époux, fils, cousin, ami, amant ; et pourtant, officiellement, il n’est toujours personne. Sur décision préfectorale, la cellule de crise a été renforcée et trois fonctionnaires supplémentaires viennent d’être affectés à la gendarmerie centrale de la ville de C. Les enquêteurs
s’affairent toujours plus : il faut enregistrer de nouvelles dépositions, questionner, vérifier, examiner, analyser
les données ; il faut confronter les différents témoignages. Chaque détail est étudié, chaque hypothèse est considérée avec attention parce qu’aucune piste ne doit être négligée et des heures,
des journées entières sont parfois nécessaires pour déjouer une imposture, un mensonge sordide, ou pour faire entendre raison à une personne brisée qui s’accrochait à un ultime espoir.
Pendant que tous cherchent, Hélène, elle, reste auprès du jeune homme blond. Elle le couve de sa présence, le protège de ses gestes affectueux. La plus grande partie de la journée, il dort
et elle la passe à le regarder. Elle ne se lasse pas de le regarder, de s’imprégner de son image. Et en le regardant, elle se prépare.
*
Samedi 10 juin : Je te regarde dormir, je veille sur ton sommeil
et j’attends. Mais je sais que le moment viendra où je devrai te restituer ton passé oublié, où l’éclipse de la mémoire cèdera de nouveau la place à la lumière aveuglante de la conscience.
Avec toi je reconstruirai les souvenirs pièce par pièce, petit à petit. Je prendrai le temps de t’enseigner qui tu es, d’où tu viens. Je te raconterai ton enfance, tes jeux, tes farces, tes
éclats de rire, tes peurs nocturnes, tes peines, tes projets magnifiques. Je prononcerai les mots que tu aimais entendre, je chuchoterai les secrets fraternels, je relaterai les bêtises qui
scellaient notre tendre complicité.
Et le moment viendra où j’évoquerai aussi l’apprentissage ébloui de la musique, du piano surtout, les soirées
passées à déchiffrer ensemble des partitions, à écouter avec recueillement des préludes, des sonates, des fugues, des valses, des variations, des partitas, des suites. Oui, surtout
les Suites anglaises de Bach, déjà Bach, magistralement
interprétées par Glenn Gould. Te souviens-tu ? Je te rappellerai aussi la sonorité puissante et généreuse de l’instrument dont nous caressions le clavier, nos doigts sautant, volant presque d’une touche à l’autre en quête d’une vibration nouvelle,
nos phalanges se croisant parfois au gré d’un accord inattendu. Et peut-être oserai-je te fredonner quelques airs, de ceux qui depuis que tu es revenu sortent lentement de l’oubli où j’avais
tenté de les enterrer.
Je bâtirai la légende familiale ; je redonnerai vie à tous ces lieux, à tous ces êtres perdus. Ensemble, nous les ressusciterons.
Mais il y a des choses que je ne dirai pas. Ces choses, je ne te les dirai pas et je ne les écris pas sur les pages de ce petit cahier bleu. Je ne peux pas, pas encore.
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