Partager l'article ! Extrait 4 du roman (pages 111-113).: 80jour Hélène ne quitte plus son hôtel. Elle ne sort plus de ...
80jour
Hélène ne quitte plus son hôtel. Elle ne sort plus de sa petite chambre au papier peint fané, un peu crasseux, dans laquelle elle s’enferme pensant être à l’abri au fond de ce couloir étroit, au dernier étage d’un immeuble sans âme. Sur la porte grisâtre de ce qui est devenue sa cellule une petite feuille rectangulaire, mal découpée, probable page d’un carnet, a été collée avec du ruban adhésif transparent. Sur ce morceau de papier, un chiffre est écrit, en gros caractères, à l’encre rouge : le 22.
Désormais, ainsi en a-t-elle décidé, sa chambre sera la chambre 22.
Hélène n’arpente plus les rues de la ville. Elle reste cloîtrée. Elle ne cherche plus à oublier mais au contraire elle essaie de se souvenir, de raviver quelques couleurs d’autrefois. Des couleurs ternes, voilées.
Le temps se dilate. Elle en a une perception de plus en plus incertaine, floue, approximative. Elle passe des heures, peut-être des journées entières, assise, figée sur l’unique chaise de la chambre, les yeux perdus dans le vide ou rivés sur la peinture écaillée du plafond sale. Son corps se voûte, son esprit s’embrume. Hélène rétrécit, se perd dans les méandres de sa solitude, dans le labyrinthe de ses réminiscences fragmentées ; elle s’égare dans le dédale de ses souvenirs filandreux, poisseux, boueux, obscurs, fermentés. Elle se noie dans un soliloque qu’elle seule peut entendre, dans un flot d’images indéfinies qui remontent à la surface, qui l’emportent, qui
la prennent à la gorge, qui l’aveuglent de leur sombre lumière. C’est un voyage à rebours qu’elle entreprend, immobile, dans
la nuit de son passé, au risque de se heurter à des ruines, au risque de rencontrer quelques fantômes malveillants. Un voyage par lequel elle s’efface au monde, petit à petit. Elle
s’aventure sur une voie escarpée, au bord d’une haute falaise menaçante, à la lisière d’un gouffre sans fond, à travers un territoire qu’elle pensait connaître mais qui lui révèle un relief
inconnu, érodé, celui des mots tus, des phrases inachevées, celui des baisers suspendus par la pudeur. Elle quête des vestiges sur lesquels elle se recroqueville et dont les bords tranchants la
blessent.
Le brouillard qui la sépare des autres, de ceux qui parlent, qui marchent, qui respirent, qui aiment, de ceux qui désirent, qui grondent, qui travaillent, s’épaissit de jour en jour, se fait mur
infranchissable. Elle reste soudée à son siège et elle ne perçoit pas la danse des particules de poussière qui virevoltent, légères, dans les rais de la lumière du début d’été. Elle n'entend pas
le clapotis de l'eau qui s'écoule dans les canalisations, le tumulte de la rue, le vrombissement des voitures qui se croisent et qui roulent vers des destinations inconnues. Non, elle n’entend
pas plus cela que les paroles dites dans les chambres voisines, que les râles d’amour répétés, parfois avec un excès suspect, derrière les parois trop minces. Elle n’entend pas, elle ne perçoit
pas et elle ne sent pas la chaleur des rayons du soleil qui caressent sa nuque, qui l’invitent à s’éveiller. Elle n’est que lassitude ; la tristesse l’écrase, le chagrin ruisselle sur ses joues
caves, sur son visage délavé. Un visage d’argile, bien trop fragile.
Dans une chambre d’hôtel du bout de la ville, du bout de ce qui lui reste de monde, une jeune femme fait naufrage, laissant venir la douleur, laissant monter la souffrance qui se ramifie,
qui se répand dans le corps tout entier, qui envahit les organes, les membres jusqu’aux extrémités, laissant le mal suprême coloniser la chair et l’esprit. L’esprit surtout. Une
jeune femme prie pour que cette souffrance l’anéantisse.
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