1er jour
Petit à petit, le souffle se met à ralentir, devenant plus calme, plus tranquille. Les bras menus, presque graciles, ainsi que les longues mains un peu féminines semblent se relâcher,
s’abandonner. Sur la peau translucide des paupières qui viennent de se baisser, quelques veinules sinueuses s’entrecroisent, se mêlent, dessinant un faisceau serré d’étoiles sanguines. Pendant
qu’elle détaille chaque parcelle de peau du dormeur, Hélène s’interroge : Quel âge peut-il donc avoir ? De toute évidence, ce n’est déjà plus un enfant, mais il n’a pas encore une corpulence
d’adulte. Non, ce n’est pas encore tout à fait un homme…
Après un long moment durant lequel elle se laisse bercer par une agréable torpeur, sorte de rêverie ouateuse, elle se ressaisit et constate qu’un filet de salive luit à la commissure des lèvres
du patient. Elle se redresse alors, quitte son siège, extirpe de la poche de sa blouse un mouchoir en tissu, le déplie et se penche pour essuyer ce qui pourrait être un reste d’écume de mer. Le
corps, dont elle est maintenant tout près, sent encore la vase. Elle n’a aucun mal à reconnaître cette odeur spécifique qui l’a déjà assaillie tout à l’heure lorsqu’il lui a fallu plier les
vêtements détrempés destinés à être lavés, désinfectés et séchés.
Oui, elle reconnaît cette odeur qui toujours l’a écoeurée, bouleversée, que toujours ou depuis si longtemps déjà elle a essayé de fuir, d’oublier, et dont elle sait qu’elle a à voir avec la mort,
avec la décomposition, avec la lente, l’immonde putréfaction des corps et des viscères gorgés d’eau. Elle sent cette odeur mais étrangement elle ne cherche pas à l’éviter. Au contraire, elle se
force à la respirer à pleins poumons, à s’en laisser pénétrer, et elle se dit que, peut-être, ce sont précisément ces relents tenaces qui l’a retiennent ici, au chevet du
dormeur.
En effet, elle n’a plus de doutes à présent, c’est bien cette odeur dont il est imprégné qui l’empêche de s’en aller, de
partir, de rejoindre le monde des vivants, là-bas, au-delà de l’enceinte de l’hôpital.
*
Maintenant, l’effroi est passé. Il n’y a plus de cris, plus de gémissements. Le calme est revenu, un calme fragile, éphémère mais
onctueux, et le marcheur sans papiers, sans identité, sans paroles, sans âge précis, peut sommeiller dans le lit de la chambre 22, au second étage de l’hôpital.
*
Mardi 4 avril : Aujourd’hui, un nouveau patient est arrivé dans
le service. Il s’agit d’un jeune homme qu’on nous a demandé d’installer dans la chambre 22, celle du fond du couloir. Son admission s’est faite dans des conditions assez singulières.
Contrairement à ce qui se pratique d’habitude, le malade n’a pas été accompagné par des proches. Il n’y avait aucun parent, aucun ami à ses côtés. Nous n’avons donc pas eu à entendre ces mots
étranglés par le chagrin, toutes ces phrases douloureuses que ces gens prononcent presque toujours lorsqu’ils arrivent impuissants, épuisés, démunis. Pas de père à écouter nous dire qu’il
n’en peut plus, qu’il ne supporte plus tant de cris, de violence, de souffrance. Pas de mère broyée par le chagrin à tranquilliser. Pas de frère, ni de soeur, ni de conjoint à regarder pleurer.
Pas même un ami à qui expliquer que c’est mieux ainsi, que c’est la meilleure solution pour tous. Non, cette fois-ci, il n’y avait personne pour conduire le malade, personne à consoler. Je n’ai
donc pas eu à faire semblant de comprendre, pas eu à formuler de fausses promesses. Et ne pas avoir à écouter, ne pas avoir à apporter quelques réponses, sans cesse les mêmes, m’a soulagée. Parce
que je crois vraiment que la douleur de ces pères, de ces mères, de ces frères, de ces soeurs, de ces conjoints, de ces amis m’est devenue insupportable. Face à
elle, je me sens de plus en plus démunie. Non, ce matin, il n’y a rien eu de tout
cela, rien de tout ce à quoi nous sommes habitués dans le service.
Ce jeune homme que personne n’accompagnait fait l’objet d’une mesure d’internement particulière. En ce sens, il est différent.
D’après ce qui nous a été dit, il aurait été repéré ce matin, aux premières heures du jour, par un pêcheur qui, surpris de le voir errer sur la plage de L. dans un accoutrement bien étrange,
aurait jugé bon d’en avertir le poste de gendarmerie le plus proche. Les hommes en uniforme, sans doute heureux d’avoir enfin quelque chose à faire en cette morne période où rien ne se passe sur
nos côtes encore désertes, se seraient alors rendus sur les lieux qui leur avaient été indiqués et c’est sans difficulté aucune qu’ils y auraient effectivement repéré une silhouette avançant, au
loin, à l’horizon, chancelant parfois au bord de l’eau. Ils auraient d’abord hélé le marcheur ; ils auraient ensuite crié de plus en plus fort lui demandant de s’arrêter, lui conseillant de ne
surtout pas aller vers les falaises, l’alertant du danger ; enfin, ils lui auraient intimé l’ordre de les rejoindre sur la digue, de se présenter à eux, tout de suite. Mais rien n’y aurait fait.
Malgré les appels et les menaces, le promeneur solitaire aurait poursuivi sa marche gauche, sans se retourner, sans même paraître entendre. Alors, les gendarmes se seraient décidés à traverser la
plage découverte par la marée basse, en veillant à éviter les rochers coupants et glissants, en prenant soin de contourner les monticules de varech puant ou les bancs de sable instables. À
contre-coeur, ils s’y seraient résolus. Et c’est près des falaises qu’ils l’auraient enfin accosté.
C’est paraît-il le regard qui les aurait tout de suite frappés. Un regard clair, incroyablement clair, fixe, hagard, aux prunelles anormalement dilatées ; des yeux immenses, apeurés, siège d’une
profonde tristesse. D’après le plus jeune des brigadiers qui nous a relaté les faits en détails, l’individu (c’est le terme qu’il a utilisé désignant ainsi le marcheur par un mot neutre, distant,
en fait très anonyme), était habillé d’un frac, d’une chemise blanche, d’une cravate sombre et de mocassins de cuir distendus sur lesquels venaient s’échouer les vaguelettes. Bref, « l’individu » était vêtu d’un habit de gala détrempé, dégoulinant, et cet accoutrement ne pouvait
que paraître incongru en pareil endroit et à une heure aussi matinale. Et ce sont précisément ces vêtements-là qu’il portait lorsqu’il est arrivé à l’hôpital, lorsque je me suis occupée de lui.
La déposition officielle mentionne aussi que ce jeune homme blond, d’une vingtaine d’années environ, pâle, très pâle, si pâle et si mince, calme mais farouche, n’aurait pas manifesté la moindre
résistance et qu’il se serait même laissé facilement conduire au poste de gendarmerie. En revanche, il n’aurait répondu à aucune des questions qui lui ont été posées et il n’aurait prononcé aucun
mot.
En réalité, tout cela ne m’étonne pas et je veux bien croire ces déclarations parce que depuis son admission dans le service et son installation dans la chambre 22, ce patient est resté
totalement mutique, plongé dans une sorte d’état d’hébétude. Certes, il gémit, parfois même il pousse quelques cris d’effroi et se débat dès qu’on cherche à le toucher. Mais jamais il ne parle un
langage articulé, cohérent. Jamais il ne cherche à entrer en communication avec nous. Il ne semble d’ailleurs ni comprendre ce qu’on lui dit ni entendre ce qui se passe autour de lui. Le plus
souvent, il reste immobile, absolument silencieux, prostré, se contentant de serrer très fort contre lui une épaisse liasse de papiers que le docteur T. a eu beaucoup de mal à lui arracher.
Il y a en ce jeune patient quelque chose qui m’intrigue, je devrais plutôt dire qui me touche, mais je ne saurais en expliquer la raison. Son regard sans doute. Son étrange regard. Je le trouve
émouvant.
*
Hélène a du mal à trouver le sommeil. Longtemps, elle déambule à travers les pièces sombres et assoupies de son
appartement. Malgré son expérience des malades et des pathologies psychiatriques, elle ne parvient pas à oublier les cris, les râles et le regard vide, terrifié, de ce nouveau et frêle
patient
qui n’a pu résister ni à la détermination des brancardiers ni à la violence des drogues. L’image du visage blême, distordu
d’effroi, du visage marqué par la douleur, de ces douleurs qu’on devine tenaces, insondables car prenant racine dans le secret ou le mystère, la hante.
Alors, des heures durant, au fin fond de la nuit et du silence, elle songe encore et encore à ce visage, à ces traits légèrement enfantins, à ces grands yeux troubles dans lesquels elle a
cru lire la supplication du désespoir, l’imploration de celui qui veut que tout cela finisse, parce qu’il faut que cela finisse. Elle pense à ce silence qui est le sien.
Elle songe à cette silhouette surgie de nulle part, un matin d’avril, sur une plage déserte, à son odeur prégnante de vase et de varech. Elle ne peut s’empêcher d’y penser.
Et pour la première fois depuis très longtemps, cette nuit, Hélène a froid, et la proximité du corps robuste de son compagnon endormi n’y fait rien. Elle frissonne, sent qu’une inquiétude sourde
vient de s’immiscer en elle et, sans qu’elle comprenne pourquoi, elle a la certitude, l’intime conviction, que rien ne sera plus comme avant.
Elle regarde le visage anguleux, elle scrute les grands yeux clairs, caves, cernés de noir, des yeux étonnamment fixes et
vides, pas tout à fait éteints mais aux pupilles sans éclat, sans profondeur. Quelques mèches de cheveux fins, très blonds, légèrement ondulées, collées sur le front par la sueur, soulignent
l’extrême pâleur du faciès.
Il ne bouge pas, ne se débat plus, corps figé et nu sur ce lit auquel il a été sanglé non sans mal. Aux cris d’effroi, aux râles douloureux a enfin succédé le silence, celui de l’épuisement, de
la résignation aussi. Le produit injecté, mélange de puissants tranquillisants et d’hypnotiques, a agi, pénétrant les tissus, les muscles, les organes et l’esprit, oui, surtout l’esprit. Et
les convulsions ont fait place à une complète immobilité des membres.
Seule, assise sur l’unique chaise de la petite chambre aux parois immaculées, elle attend maintenant que la respiration se fasse plus régulière, plus douce. Elle guette et espère les symptômes
d’un sommeil qui serait profond, paisible, récupérateur, et en attendant, elle observe avec son regard de soignante, de femme, mais aussi avec cette compassion particulière qu’on ne peut
surprendre que dans les yeux d’une mère.
Et cela se fait.
Derniers Commentaires